"Chers Parents,

remis de mes émotions depuis deux jours, je consacre une partie de cette soirée pour vous donner les détails sur les dernières opérations exécutées par notre Armée et auxquelles le 90ème a ajouté une page glorieuse à son histoire.

Depuis le 15 Septembre, les préparatoires d'attaque étaient opérés sur tout le front, et nuit et jour, des travaux de terrassement s'exécutaient sur tout le front pour faciliter la tâche très lourde de notre offensive.

Je ne discuterai pas les succès obtenus en Champagne et en Artois, les petits communiqués très écourtés en disent long, mais depuis le 25 Septembre, le renforcement des troupes allemandes s'est manifesté sur tout le front, et la furie des Boches mécontents de leurs pertes, s'est bornée en une offensive molle, couverte de pertes colossales.

Partout, ces offensives se sont heurtées devant notre rideau qui n'a pas fléchi un seul instant, et après ces contre-attaques, les Boches se sont enterrés pour montrer leur nez un peu plus tard, et agir avec force sur des points de notre ligne qu'ils considéraient comme faibles.

Mon récit va commencer, et je suis un de ceux qui a reçu le coup formidable de cette attaque brusquée, vous allez voir le sort que nous lui avons réservée.

Le 90ème de ligne (3ème Compagnie) avait attaqué au mois de Mai dernier, le 9, le village de Loos, place fortifiée en avant de la Cote 70 sur laquelle se trouve une redoute défendant Lens. Notre offensive a été arrêtée par les pertes cruelles que nous subissions, et mon Bataillon s'était emparé, malgré ça, de quelques lignes de tranchées, ma Compagnie, du fortin à droite de Loos.

Cette nouvelle attaque a été donnée aux Anglais, et le 25 Septembre, Loos tombait aux mains des Anglais, après une attaque foudroyante et un corps-à-corps terrible. Les Boches reprirent le village le lendemain, mais la charge héroïque des Ecossais sur l'aile gauche refoula l'armée allemande jusqu'aux hauteurs de 70. 2500 prisonniers allemands.

Pendant ces opérations, j'opérais au Sud d'Arras, et d'un coup de téléphone, ordre est donné au IXème Corps de remonter sur Loos, et reprendre ce secteur sur lequel nous avions laissé pas mal des nôtres. Le 90ème reçoit la mission d'occuper la ligne de tranchées en avant du village et de préparer l'attaque de 70.

Depuis trois jours, nous subissions un bombardement normal, et le 8 au matin, vers 9h, les coups étaient plus denses, plus vifs, plus serrés. C'est une attaque qui se prépare, et vers les 2 et 3 et 4 heures de la soirée, des obus de 105, 210, 305 tombaient sur Loos avec une intensité effroyable. Toutes les usines, maisons, édifices volaient en l'air, le ciel était couvert d'épais nuages de poussières diverses qui obscurcissaient la lumière. Ma Compagnie était dans le village-même, prête à toute éventualité, et malgré le feu violent de l'adversaire, chacun se tenait à son poste, moi de ma personne auprès du Colonel. A 3h50, l'attaque se déclenche, 3 vagues successives de Boches sortent de 70 et du mouvement de terrain derrière la route de Lille; la mitraille crache de tous côtés, les obus asphyxiants tombent derrière Loos pour arrêter nos réserves. Mais le 75, prévenu de cette aventure Kolossale [sic] se met de la partie. Jamais plus belle cible ne fut donnée aux soldats du 90ème (les nouveaux), à la mitraille, et aux canons des 20ème, 33ème [Régiments] d'Artillerie de Campagne. Partout, les Boches piquaient du nez, des sections entières valsaient dans les airs, et les deux Régiments saxons, le 106 et le 93, furent anéantis en un clin d'oeil. Voyant le mouvement retardé, les Allemands ne s'arrêtèrent pas, et devant notre front, se mirent à exécuter, avec une deuxième brigade, un mouvement de flanc pour attaquer la droite anglaise. Les Tommies ne bronchèrent pas, et à bout portant, fusillèrent beaucoup d'aventuriers qui escomptaient une retraite de leur part. Les survivants de droite levaient les bras en l'air en criant "Kamerade", mais pas de pardon; et à 5h30, l'attaque était repoussée, laissant sur le carreau au moins 4 à 5000 tués. Les blessés étaient nombreux, également, et toutes les réserves situées derrière la crête, reçurent jusqu'à leur retour dans les terriers, une canonnade des plus terribles. Quelles pertes ils ont eues, dans cette retraite. Seuls les Sergents-Majors allemands le savent, car les compagnies ne devaient pas être épaisses à l'appel du soir.


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Photo annotée de Henri Baudiment - Loos-en-Gohelle, le 10 Octobre 1915: "Mon champ de bataille".


Les blessés du champ de bataille furent presque tous exterminés, et beaucoup préféraient, malgré le tir de barrage, entrer dans nos lignes que dans les leurs. Il fallait des prisonniers: le Bataillon anglais en captura un, le 90ème deux. Voilà ce qu'il nous fallait pour obtenir quelques renseignements.

J'ai assisté aux interrogatoires, et ces pauvres bougres ne parlent plus victoire, comme par le passé, et ils semblent bien épuisés. Le 93ème d'Infanterie venait de passer douze jours aux tranchées, sans repos, et le 106ème avait quitté Souchez, etc, etc... pour aller au repos à Douai, mais en cours de route, il fallait livrer bataille, si bien qu'ils se reposent presque tous pour ne plus se fatiguer.

La joie du Régiment était si grande que nos soldats sortaient de leurs tranchées pour ajuster plus aisément les tirailleurs excités à coups de balles de mitrailleuses dans le dos... Et il n'est pas rare de voir des tués ayant des 10 à 15 balles dans le corps. Les pertes du Régiment étaient nulles, si nous n'avions pas perdu notre cher Colonel.

Voici en quelques mots, la description d'une autre phase de la bataille.


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Photo de Henri Baudiment - Loos-en-Gohelle, le 10 Octobre 1915: la Brasserie Haÿ marmitée.


Ma Compagnie se trouvait au centre du village, et vers les 4h30, je recevais de la bouche du Colonel, l'ordre de renforcer la droite du Régiment avec 100 hommes.; au même instant, nous recevons à cinq pas de nous trois obus de 210, dont un tombe sur un restant de cheminée d'usine, _ma Compagnie a du mal, et j'ai eu 1 tué, 11 blessés, 5 contusionnés_, l'autre près de ma 2ème Section, et le troisième devant mon nez. Le Colonel tombe, moi précipité à deux mètres sur le côté, sourd, ne voyant plus rien. Je me relève, je sens mes membres, rien. Le mouvement s'exécute quand même, et les 100 hommes renforcent la chaîne, sans avoir une perte pendant le parcours. Malheureusement, le Colonel était blessé grièvement, et hier nous l'avons conduit à sa dernière demeure avec les honneurs qu'il méritait.


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Photo annotée de Henri Baudiment - Loos-en-Gohelle (la Brasserie Haÿ marmitée), le 10 Octobre 1915: "Un bien triste coin".


Je m'en suis échappé d'une belle, et aussitôt après ces petits incidents, on continue sa besogne comme si rien n'était arrivé.

Durant la nuit, le combat a continué, les rôdeurs de champs de batailles, les fuyards, et quelques blessés légers furent exterminés avec certaines patrouilles.

Vexés de cette défaite, le 9 au matin, nouvelle attaque vers 8h, mais après 20 mètres d'assaut, plus rien, encore des morts, toujours des morts, car il ne faut pas oublier que les Boches chargent au coude à coude: plus ils sont nombreux, plus l'entrain fonctionne chez eux; c'est ce que nous demandons pour ne pas manquer notre ligne de mire.

Sous peu, la Cote 70 sera prise par nos troupes, et Lens menacé obligera les Boches à exécuter une retraite sur laquelle ils auront du mal à retenir leurs troupes: la grande plaine se trouve derrière, plus de points d'appuis, plus de chemins creux, et plus de terriers à 10 mètres sous terre. Ils auront toujours devant eux des soldats qui veulent la victoire, qui veulent en finir, et qui, depuis quelques jours, leur font subir les plus lourdes pertes.

J'ai pu, pendant une heure de liberté, faire fonctionner mon Kodak, et j'ai quelques vues des ruines de Loos, lesquelles me laisseront pour longtemps, un bon souvenir. Nos morts du 9 Mai étaient vengés les 8 et 9 Octobre...

Dès que les clichés me seront parvenus, vous en aurez un jeu[...];

[...] Voici encore [un récit] à mon actif qui en vaut la peine: [...] souvent, on se bat, on charge, et on ne peut obtenir que quelques renseignements sans grande importance. Je joins à ma lettre un topo donnant les positions que nous occupions, ce qui vous permettra de suivre l'attaque boche sur le papier. A signaler: nos aéroplanes français et anglais volaient au-dessus des Boches, à 300 mètres de hauteur, et la TSF fonctionnait sérieusement.[...].

[...] Il faut que je termine mon petit journal, je suppose que toutes mes cartes vous sont parvenues; soyez rassurés sur mon sort.

Après ces terribles journées, nous avons reçu l'ordre d'aller au repos, et en ce moment, piqué sur mon cheval Coco [Bel Oeil], je me promène dans les Corons des environs, où une vie toute spéciale nous familiarise avec les mineurs[...].

[...]Angèle se porte bien, et conserve toujours son espoir de nous retrouver tous. C'est alors, autour de la table, que j'entamerai des récits de guerre, auxquels, mon Cher Papa qui a vu 1870, en restera tout ébaubi...[sic]; celui qui n'a pas vu la mitraille actuelle ne peut parler[...]

[...] A tous, je vous envoie mes meilleurs baisers d'affection et de tendresse,

Votre fils et frère"

[Lettre du 11 Octobre 1915]